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Lau­rent Berger prévient Emmanuel Macron : «Atten­tion à la jus­tice sociale». Paris Match — Pub­lié le 12/​07/​2017.
Anne-​Sophie Lechevallier

Le leader de la CFDT met en garde l’exécutif dans un entre­tien où il n’hésite pas à adresser quelques coups de gueule.


Paris Match : Jugez-​vous néces­saire cette réforme du code du tra­vail, un an seule­ment après la loi El Khomri ?
Lau­rent Berger : Après les lois El Khomri, Reb­samen, et de sécuri­sa­tion de l’emploi, il aurait été per­ti­nent d’évaluer les dis­posi­tifs déjà mis en place. Mais notre pays ne parvient jamais à faire le bilan des lois suc­ces­sives. Ceci dit, le prési­dent de la République a été élu après avoir promis de mener cette réforme, nous devons donc faire avec.

Permettra-​t-​elle de créer mas­sive­ment des emplois ?
Je ne le pense pas. Seuls deux élé­ments le per­me­t­tent. D’une part, des investisse­ments intel­li­gents sur les enjeux de demain, comme les tran­si­tions numérique et écologique, pour créer une économie per­for­mante par sa capac­ité à innover et à faire face aux trans­for­ma­tions du monde. D’autre part, l’élévation des com­pé­tences et un meilleur accom­pa­g­ne­ment des salariés dans leurs par­cours pro­fes­sion­nels. C’est tout l’objet du Compte per­son­nel d’activité que la CFDT a défendu et que le gou­verne­ment devrait dévelop­per davan­tage.
Les chefs d’entreprises jugent pour­tant qu’elle aidera à lever des ver­rous… Il faut arrêter. Ces ver­rous sont surtout dans la tête de quelques respon­s­ables d’organisations patronales. Cer­tains d’entre eux ont été levés avec la créa­tion de la rup­ture con­ven­tion­nelle, avec la négo­ci­a­tion des plans soci­aux, avec le rac­cour­cisse­ment du délai de recours aux prud’hommes de cinq ans à un an. À chaque fois, les respon­s­ables patronaux se sont livrés à
une course à l’échalote pour deman­der davan­tage de sou­p­lesse et le chô­mage n’a pas baissé pour autant. Ainsi, pla­fon­ner à un bas niveau les indem­nités prud’homales entraîn­era une vague de licen­ciements, puisque les entre­prises com­menceront par purger. Voilà pourquoi la CFDT se bat­tra sur la hau­teur du pla­fond. Nous deman­dons aussi un relève­ment des indem­nités légales de licen­ciement qui sont parmi les plus basses d’Europe.
Nous n’excluons rien pour la rentrée.


La méth­ode des ordon­nances prises pen­dant l’été n’est-elle pas un moyen de vous
con­tourner ?
La CFDT veut peser dans les dis­cus­sions, donc je me refuse à manier la mau­vaise foi. Des con­cer­ta­tions appro­fondies ont lieu en ce moment. Fin août, quand les pro­jets d’ordonnances auront été écrits, je demande une réu­nion mul­ti­latérale pour que nous puis­sions avoir un débat franc. Nous pren­drons alors position.


L’Assemblée nationale est-​elle ainsi trans­for­mée en sim­ple cham­bre d’enregistrement,
comme le regret­tent des députés ?
Ce n’est pas à cause des ordon­nances ni de la loi d’habilitation, mais de la façon dont les par­lemen­taires s’organisent. Mais c’est leur prob­lème, pas le mien. En tant que citoyen, je pense qu’il est néces­saire qu’un débat ait lieu au sein du Parlement.


Avez-​vous obtenu sat­is­fac­tion sur cer­tains points?
Sur l’articulation entre la négo­ci­a­tion d’entreprises et celle de branches, le « pre­mier bloc », les organ­i­sa­tions syn­di­cales ont été enten­dues. Le rôle des branches a été ren­forcé, ce qui n’était pas prévu au départ. Dans cer­tains domaines, les branches pour­ront se saisir de cer­tains sujets. Et les négo­ci­a­tions d’entreprise pour­ront avoir lieu notam­ment sur l’organisation du tra­vail. Sur le « deux­ième bloc » qui con­cerne la présence syn­di­cale et le fonc­tion­nement des instances représen­ta­tives du per­son­nel, je dis atten­tion. On ne peut pas vouloir dévelop­per le dia­logue social dans l’entreprise et réduire juridique­ment les prérog­a­tives du syn­di­cal­isme. Si ce choix est fait, la Cfdt s’y opposera forte­ment. Quand j’entends Pierre Gat­taz dire qu’il faut moins de réu­nions et moins de syn­di­cats, je lui réponds que je suis favor­able au ren­force­ment du dia­logue social dans l’entreprise pour trou­ver des solu­tions adap­tées à cha­cune d’entre elles ; mais cela ne peut pas se faire sans présence syndicale.


La CGT appelle à une journée d’action le 12 sep­tem­bre prochain, elle dénonce le
déman­tèle­ment de 120 ans de droit du tra­vail. Est-​il exclu que la CFDT la rejoigne ?
La CFDT est la pre­mière organ­i­sa­tion syn­di­cale dans le privé. Si elle doit se mobiliser, elle en dis­cutera avec les autres, mais elle ne rejoin­dra pas une date préemp­tée par une organ­i­sa­tion dans son coin. Tant que les dis­cus­sions sont ouvertes, nous jouons le jeu. Pren­dre d’emblée posi­tion empêche de peser sur les dis­cus­sions en cours. Ce n’est pas le choix de la CFDT.
Nous n’excluons rien pour la ren­trée, mais nous ne serons à la remorque d’aucun parti poli­tique ni d’aucune organ­i­sa­tion syndicale.


Les fonc­tion­naires sont stig­ma­tisés, le gou­verne­ment rétablit le jour de carence pour les fonctionnaires.

Cette mesure est-​elle juste?
Puisque les finances publiques sont dégradées, il faut que le bud­get soit maîtrisé. Mais pourquoi agir sur le point d’indice et le jour de carence des fonc­tion­naires ? Les fonc­tion­naires sont stig­ma­tisés, con­sid­érés comme une vari­able d’ajustement, alors qu’ils per­me­t­tent au pays de main­tenir sa cohé­sion sociale. La logique compt­able gou­verne­men­tale traduit une cer­taine fainéan­tise. Je veux bien dis­cuter du jour de carence, à con­di­tion que l’on parle aussi de la créa­tion d’une com­plé­men­taire santé payée par l’employeur, comme dans le privé, et des raisons d’un cer­tain absen­téisme qui s’explique par­fois par leurs con­di­tions de tra­vail. Il faut arrêter cette cul­pa­bil­i­sa­tion sys­té­ma­tique des fonc­tion­naires et le dis­cours : ‘vous coûtez cher et vous ne tra­vaillez pas assez’.


Le gou­verne­ment veut mod­i­fier le compte de préven­tion de la péni­bil­ité. Est-​ce un
détri­co­tage de cette mesure à laque­lle vous tenez ?
Le patronat essaie de faire croire à ses troupes que ce compte aurait dis­paru, c’est faux. Six critères sont main­tenus, dont le bruit, alors que beau­coup se sont mobil­isés pour qu’il ne soit plus pris en compte. Le prési­dent de la République avait annoncé pen­dant sa cam­pagne qu’il sus­pendrait ce dis­posi­tif, ce n’est pas le cas. La Cdft n’est pas pour rien dans ce revire­ment : nous avons alerté sur les dan­gers d’une dis­pari­tion de cette mesure de jus­tice sociale. Je regrette néan­moins que l’évaluation de trois critères soit lais­sée à un médecin puisque cela ne con­cern­era que les salariés déjà inaptes. La CFDT regrette égale­ment que le finance­ment ne soit plus prin­ci­pale­ment pris en charge par les entre­prises qui font le plus subir de péni­bil­ité à leurs salariés. Ce dossier a été mal géré depuis le début. Il est certes com­plexe, mais jamais son sens n’a été expliqué, alors qu’il s’adresse à des salariés qui meurent plus tôt ou vieil­lis­sent en mau­vaise santé à cause de leurs con­di­tions de travail.


Une infor­ma­tion judi­ci­aire vient d’être ouverte dans l’affaire Busi­ness France, qui était
alors dirigé par Muriel Péni­caud, l’actuelle min­istre du Tra­vail. Peut-​elle tou­jours mener
les dis­cus­sions ?
Mon appré­ci­a­tion de la min­istre du Tra­vail n’a pas changé depuis sa nom­i­na­tion, c’est quelqu’un qui con­naît bien ses sujets. Pour le reste, je n’ai aucun com­men­taire à faire.


Vous attendez-​vous à une ren­trée sociale agitée ?
Je me demande surtout si le gou­verne­ment va enfin dévelop­per un dis­cours d’empathie et pren­dre des mesures con­crètes envers ceux qui souf­frent le plus dans la société. Va-​t-​il lut­ter con­tre la pau­vreté, con­tre la pré­car­ité, con­tre les iné­gal­ités ter­ri­to­ri­ales, con­tre les con­di­tions de loge­ment dégradées ? Deux mil­lions d’enfants gran­dis­sent sous le seuil de pau­vreté, de nom­breux jeunes vivent un par­cours du com­bat­tant pour entrer sur le marché du
tra­vail… J’attends des mesures con­crètes. Pour l’instant, j’observe un déséquili­bre dans la poli­tique du gou­verne­ment, qui envoie trop de sig­naux qui ne vont pas dans le sens de la jus­tice sociale. Je dis atten­tion ! Il n’y a aucun pro­jet en faveur de la jeunesse, du ren­force­ment des ser­vices publics dans les zones rurales. J’ai pro­posé au Pre­mier min­istre une inci­ta­tion forte des entre­prises à inté­grer des deman­deurs d’emploi longue durée. Même si la sit­u­a­tion économique s’améliore, ceux qui sont au bord du chemin vont avoir du mal à se relever. La ques­tion des iné­gal­ités sociales et ter­ri­to­ri­ales est posée au gou­verne­ment, ce doit être la pri­or­ité. Nous serons exigeants et constructifs.


Com­ment jugez-​vous les deux pre­miers mois de la prési­dence Macron ?
Force est de con­stater qu’en poli­tique étrangère et européenne, les choses avan­cent et c’est bon signe. La volonté de faire face aux tran­si­tions écologiques et numériques me sem­ble bien­v­enue. Mais nous sommes dans une péri­ode poli­tique nou­velle, je pense que l’enjeu des prochaines semaines est de ne pas oublier de mener des poli­tiques à hau­teur d’hommes, qui soient com­prises par tous afin que l’espoir ne cède pas la place à la défi­ance et à la décep­tion.
J’ai dit au prési­dent de la République que nous étions sur une poudrière. Les iné­gal­ités et les mécon­tente­ments qui se sont man­i­festés lors des élec­tions n’ont pas baissé. L’équité et la jus­tice seront les juges de paix.


Les sym­pa­thisants CFDT ont mas­sive­ment voté pour Macron. Cela vous condamnerait-​il
pas à une cer­taine bien­veil­lance ?
Ni allié docile, ni opposant de principe. C’est la ligne que j’ai définie dès le lende­main de l’élection. Nous serons exigeants et constructifs.


Les par­tis tra­di­tion­nels sont à terre. Les organ­i­sa­tions syn­di­cales seront-​elles les
prochaines vic­times de l’effet Macron ?
Je suis con­va­incu depuis longtemps que le syn­di­cal­isme sera soumis aux mêmes ten­sions, à la même défi­ance, que toutes les insti­tu­tions. Comme les autres, il est mor­tel. Il doit faire sa mue et prou­ver son util­ité. Si la CFDT est dev­enue la pre­mière organ­i­sa­tion syn­di­cale dans le privé, c’est sans doute car elle répond aux préoc­cu­pa­tions des tra­vailleurs. La CFDT ne tran­sigera pas sur ses valeurs d’émancipation, de démoc­ra­tie et de jus­tice sociale — elle l’a mon­tré dès le soir du pre­mier tour ; et si elle reste en même temps capa­ble de faire face aux attentes des tra­vailleurs, alors elle a de beaux jours devant elle.


La hausse de la CSG a été con­fir­mée pour financer la sup­pres­sion des coti­sa­tions
salar­i­ales sur l’assurance-maladie et l’assurance-chômage. Cette mesure vous satisfait-​elle ?
Nous sommes favor­ables à un trans­fert de plusieurs coti­sa­tions, notam­ment celles pour les familles, vers la CSG. Mais nous sommes réservés sur le fait que l’assurance-chômage bas­cule vers la CSG. Je ne crois pas que la CSG puisse financer un revenu de rem­place­ment comme l’allocation chô­mage. Nous voulons une com­plé­men­tar­ité entre l’État et les parte­naires soci­aux pour gérer l’assurance-chômage. Le risque est grand que l’indemnisation des
chômeurs baisse. Je suis inquiet pour leurs droits.


Bruno Le Maire, le min­istre de l’Économie, a déclaré « sor­tons une fois pour toutes de la
lutte des classes ». Partagez-​vous son injonc­tion ?
Le terme « lutte des classes » ne me sem­ble pas adapté à la réal­ité d’aujourd’hui. En revanche, que les intérêts dif­fèrent entre ce qui relève du cap­i­tal et du tra­vail, entre ce qui relève de l’employeur et des tra­vailleurs, c’est cer­tain. D’ailleurs une société qui n’accepterait pas des intérêts diver­gents en son sein et qui ne s’organiserait pas pour qu’ils se con­fron­tent afin de trou­ver des com­pro­mis se trou­verait dans une impasse démocratique.

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